Confronted with the military escalation in the Middle East and Washington's strategic decoupling, the European Union finds itself at a critical turning point. In this interview with PromethEUs, Lieutenant Commander Guillaume Bucherer, desk officer at the Joint Staff of the Armed Forces (Military International Relations Division - EU Bureau), analyzes the internal fault lines among the 27, the realistic risks of the conflict expanding, and the urgent need for Europe to break free from its dependencies to build its own industrial and military sovereignty.
Comment est-ce que l'UE, dans ce contexte et dans cette guerre, pourrait maintenir une certaine crédibilité, quand on voit donc la fracture entre les réactions européennes notamment, par exemple l'Espagne qui a tenu tête à Donald Trump ou encore le Royaume-Uni qui refuse de contribuer directement à cette guerre ?
Là où l'Union Européenne a été plutôt unie, c'est lorsqu’elle a refusé de suivre Donald Trump sur le chemin de la guerre. D’abord parce qu’elle n’a pas été informée dès le début, tout comme ses états membres.
En fait, ce qui intéresse l’UE, c'est la sécurisation de ses approvisionnements commerciaux : la stabilité du modèle économique européen repose sur la stabilité mondiale, donc sur la stabilité de ces échanges. On voit donc de manière toujours très négative l'idée d'une déstabilisation d'une région où passent nos lignes commerciales maritimes, celles-là même qui permettent la prospérité du continent.
Il y a effectivement des positions très différentes, mais il ne faut pas perdre de vue que l'Espagne s'est désolidarisée assez fortement des États-Unis. C'est une position qu'elle tient depuis pas mal de temps avec le gouvernement Sanchez. En revanche, on voit que les états polono-baltes qui aimeraient pouvoir aider le président Trump dans la guerre en Iran ne le font pas par intérêt national direct. Ils le font par intérêt national ricochet. C’est-à-dire qu’ils pensent que si l'OTAN n'est pas au rendez-vous de l'appel américain, l'aide américaine ne viendra pas le jour où il faudra les défendre contre la Russie.
Même les membres du Caucase, avec un Azerbaïdjan assertif, vont y voir une opportunité pour déstabiliser. Mais si le régime iranien tombe, il n’ira pas à l'affrontement car il sait qu'il ne fera pas le poids. Il ne sera pas suivi, peut-être même pas par la Turquie ou par la Russie.
Il n’y a donc plus aucun intérêt. Voilà pourquoi je pense que le risque de débordement sur l'UE est assez faible.
Pour Chypre, on voit que nous n’avons pas à faire non plus à un déluge de feu comme sur Israël par exemple donc tout ça est à prendre avec beaucoup de pincettes. Je pense que c'est une opportunité que se donnent les Européens pour tester leur solidarité interne.
C'est ce que fait Chypre. On a beaucoup parlé de l'article de l'OTAN, mais le pays n’est pas lié par cet article mais par le 42-7 de l'UE. Bien qu’il ne l’ait pas invoqué, je pense que Chypre essaye de tester la sincérité des Britanniques d'abord à les aider. On voit qu'ils ne sont pas au rendez-vous. Pour Chypre, ça a été un traumatisme : non seulement la présence britannique n'est pas une réassurance de sécurité mais les transforme en cible.
En plus de ça, ils ne partagent que très peu de renseignements et sont incapables de protéger le ciel chypriote. Donc les chypriotes se disent que c'est peut-être vers les Européens qu’il faut se tourner.
C'est pour ça que la Grèce et la France ont répondu présents à l'appel de Chypre.
Depuis il y a eu l'opération Aspides qui a permis d’arracher aux Espagnols le fait d'aller prendre le détroit dans la zone d'opération mais sans les mêmes règles d'engagement.
On a vite compris que ce serait quasiment impossible. D'ailleurs les États membres au conseil européen ont décidé que ce ne serait pas le cas. C'était quasiment impossible d'utiliser Aspides pour ouvrir à nouveau le détroit d’Ormuz. Le président Macron a eu l’idée d’une coalition de volontaires ad-hoc pour ouvrir le détroit. On essaye de faire en sorte qu'elle contienne d'autres partenaires comme le Japon, la Corée du Sud, l'Inde qui sont directement impactés par la fermeture.
Cette coalition qu'on a évoquée juste avant pour libérer le détroit d’Ormuz serait faite sans les États-Unis, c'est la consigne politique. Trump résume et considère que les européens ne sont pas capables d’affronter un pays secondaire à sa demande, il se désintéresse des nouvelles menaces sécuritaires de l’UE, parce que pour les États-Unis, la Russie n'est plus une menace sécuritaire. On voit même que les mouvements conservateurs aux États-Unis ou en Russie se rejoignent sur un certain nombre de points. Le test pour Donald Trump est très clair et on ne l’a pas passé. Je pense que dans les mois qui vont venir, il va falloir s'attendre à des sommets de l'OTAN très houleux, une opportunité pour l’UE de forger son autonomie stratégique.
Notre production et notre capacité de production de munitions ou de matériel ne suivent pas du tout l'intensification des champs de bataille. Je rappelle que la quasi-totalité de la marine française est en mer en ce moment alors que nous ne sommes pas en guerre pour le dire factuellement. Si vous voulez, il y a une décorrélation de notre production qui a été très technologique et qui a souffert d'un manque de commandes. Les industriels disent pouvoir se mettre en ordre de bataille, mais il nous faut des commandes et une visibilité. Si vous voulez produire plus de quatre missiles par an, dans ce cas il faut commander une vingtaine de missiles par an. Les sessions en Ukraine nous ont coûté très cher : ce sont tout de même des rafales qui interceptent des drones à 30 000 € ou 50 000 € à l'heure de vol. Vous avez vite compris que les coûts/avantages ne sont pas au bénéfice de celui qu'envoie le rafale. Ces solutions prendront du temps avec la remise sur pied d'une industrie de défense autonome dans sa chaîne de production. Ce n'est pas le cas aujourd'hui avec notre dépendance des métaux rares.
Deuxièmement, il faut des commandes publiques qui soient à la hauteur de l'enjeu. C’est ce que la Commission Européenne a bien compris quand elle a commencé à créer les instruments EDIP/EDIS/SAFE. La commande groupée de munitions est la clé pour remporter l'éventuelle guerre à venir ou l'aide de nos pays alliés.
Les Grecs ont beaucoup de frégates, les Italiens aussi mais elles sont aussi très sollicitées partout dans le monde. Ce n'est pas normal qu’à 300 millions d'habitants, les États-Unis alignent onze porte-avions dont sept en service et sept flottes autonomes, alors que les Européens dans la puissance économique est plus forte et qui additionne 450 millions d'habitants, on dispose péniblement d’un porte-avions.
Je sais qu'il y a le porte-aéronef italien et espagnol, mais ce ne sont pas tout à fait les mêmes capacités qu'un porte-avion. On n'a pas de flotte constituée comme les États-Unis. On a éventuellement le groupe aéronaval français, mais c'est tout.
C'est un peu les propos polémiques qu'ont créés Andrius Kubilius, le commissaire à la défense de la commission européenne qui a dit, dans ses tribunes personnelles, qu’on est 27 armées naines. On a 27 armées qui peinent à avoir des équipages alors que si on avait l'autorisation par exemple d'avoir des équipages multinationaux sur nos bâtiments, déjà, on aurait beaucoup moins de problèmes de recrutement. Il y a plein de soucis derrière parce que c'est la théorie : déjà la langue commune. Il faudrait un niveau d'anglais qui est très bon de base entre tous les citoyens européens.
En termes militaires, la responsabilité du commandement est aussi une vraie question politique et philosophique : la responsabilité du sang versé. Que ce soit le vôtre en tant que sacrifice dans l'accomplissement de la mission militaire ou que ce soit le sang de votre ennemi, dans les deux cas, il faut assumer.
Si les Européens arrivent à une position commune à 27, ce sera rassurant. L'Europe ne sera crédible que si elle est capable de montrer qu'elle peut déployer des moyens militaires. Les rapports de force changent donc les gens qui subissent le droit international ont envie de les modifier pour créer un autre droit international qui soit en leur faveur. Nous avons cru, nous Européens, un peu naïvement à l'adoption par toutes les sociétés du monde de notre vision du droit international, mais beaucoup ont subi ce droit. Ils souhaitent que dans le prochain ordre juridique international, ils puissent avoir leur part à dire avec leurs intérêts pris en compte. C'est la raison pour laquelle la Chine veut reconquérir son chapelet d'îles. Donc ce ne sont jamais que des mouvements qui montrent que ces pays sont maintenant en situation économique, diplomatique et militaire de reprendre leur part du gâteau dans l'ordre mondial et d'influencer le futur ordre juridique ou politique émergent.
L'Europe doit réapprendre le langage de la force
La seule vraie guerre d'ampleur, c'est la guerre russo-ukrainienne. Il y a beaucoup plus que ce qu’on serait capable de supporter politiquement. Même 3 000 morts par mois, c'est invraisemblable pour la société française. Maintenant je pense qu'on est dans une troisième guerre mondiale dans le sens où c'est une période de transition géopolitique où le monde s'affronte, mais pas que sur des terrains militaires, mais les terrains économiques, énergétiques, technologiques, normatifs ou en matière de soft power.
Les efforts considérables qui sont faits dans les narratifs respectifs sont, à mon avis, un indicateur très fort que le champ de bataille se joue dans les perceptions. Les Israéliens, par exemple, ne lâcheront jamais les actions militaires, mais ils savent très bien qu'ils ont perdu la bataille du narratif. Même en essayant de dire que c'est le 7 octobre ou que les autres ont commencé. Ils savent qu'à l'échelle mondiale, ils ont perdu le narratif ainsi que des votes aux Nations unies sur les résolutions qui les condamnent. Pour l'Ukraine par exemple, les tout premiers votes à l’ONU en sa faveur étaient assez peu nombreux en dehors des sphères occidentales, mais au fur et à mesure, les pays africains réalisent que les Russes ne sont pas tant leur allié que ça.
Les Russes ont pourtant été incapables de protéger le régime de Bachar al-Assad et n'ont rien fait contre la capture du président vénézuélien. Et aujourd'hui ils sont vraiment incapables d’aider l’Iran, alors qu’il est leur partenaire stratégique dans la zone. Ils n'ont rien fait pour l'Arménie lorsqu'elle s'est faite agresser par l'Azerbaïdjan, alors que c'était un allié qui avait fait le choix de se protéger avec la Russie.
Les régimes africains du Sahel se disent que si Bamako est entouré par les djihadistes et pris un jour, les Russes ne viendront pas à leur secours. On voit les votes à l'Assemblée Générale qui changent, tout comme les narratifs.
La troisième guerre mondiale, on y est un petit peu sans illusion. Parce qu’il va y avoir un nouvel ordre mondial qui sera issu de la fin de ces affrontements. C’est ça qui détermine une guerre mondiale : au lendemain de la Première Guerre mondiale, l'ordre mondial a changé et au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, il a changé.
Pour la fin de la guerre froide, c'était le prélude de cette reconfiguration qu'on connaît depuis deux jours avant le 11 septembre avec l'assassinat du commandant Massoud en Afghanistan le 9 septembre 2001. C'est ce qui a permis à Al-Qaïda de perpétrer son attentat aux États-Unis et de rebattre complètement l'échiquier mondial. Quant à la place de l'Europe là-dedans, c'est à nous et à vous de le faire en tant que citoyen européen.
Un américain qui n'arrive pas à faire plier le régime iranien, pour la Chine, c'est une excellente nouvelle. Ça veut dire que Taïwan peut lui appartenir dans les 24 heures qui suivent. Donc les îles Senkaku, l'archipel des Spratleys ou Philippins et dans l’hypothèse improbable, mais pas impossible : non seulement la Chine attaque Taïwan, mais suite à un casus belli monté de toutes pièces ou d'opportunités, ils attaquent les Philippines.
Est-ce qu'on voit les Américains exsangues vis-à-vis d'une guerre contre l'Iran enchaîner tout de suite pour aller sauver les Philippines ? Demandez-vous toujours qui est le gendarme et qui est le juge.
L'État français se dit qu’il va résoudre cette question de souveraineté en exploitant cette mine qui est déjà ouverte et en exploitant le lithium pour nos appareils militaires et autre. Ça nous permettrait au moins d'être à peu près autonomes sur certains secteurs. Les populations ne veulent pas entendre parler de l'ouverture d'une mine de lithium à côté de chez eux pour des raisons qui sont entendables.
L'ouverture d'une mine est politiquement sensible, allant jusqu’à créer des affrontements. On peut voir la montée de ZAD ou d’opposants comme à Sainte-Soline pour les bastides. On entend souvent des critiques lorsque l’Union Européenne discute avec la Chine. Va-t-elle discuter avec la Chine des droits de l’homme ? En Chine, les premiers des droits, c'est le droit à la sécurité économique, entre autres, le droit de manger à sa faim. Sinon, elle tombe. On est toujours dans une situation où personne n'est satisfait.
Je pense qu'il y a un manque de connaissance réelle de l'état du monde de la part de nos concitoyens. La rééducation et la réinformation de l'opinion publique tout comme la réalité des chaînes de valeur, la réalité de l'économie mondiale, la réalité des menaces militaires et ceux qui nous en veulent, c’est, à mon avis, le premier départ pour intérioriser en interne que le monde est redevenu hostile. Nous ne sommes plus en mesure d'imposer notre volonté : il va falloir s'y remettre ou être condamnés, mais cela peut être un choix politique aussi d’être des vassaux éternels.
Oui, elle pourrait toujours intervenir mais je pense qu’elle est focalisée sur l'obtention de la capacité nucléaire, puis la consolidation du régime au niveau économique.
Quant à son implication militaire, on ne sait pas ce que vaut la Corée du Nord au combat. Ils vont peut-être donner des missiles ou des vecteurs aux iraniens s'ils en manquent, mais je vois mal des soldats nord-coréens risquer la réputation de leur pays comme ils l'ont fait par exemple en Russie. La Corée du Nord n'en a retiré aucun bénéfice.
La Commission se demande que faire pour anticiper le jour de haute intensité.
À la fois pour des crises internes et des crises externes, l'OTAN est la défense territoriale et l'UE s’occupe de la gestion des crises extérieures. Ça ne marche plus comme ça puisque les crises extérieures ont forcément des impacts sur nos frontières. Ni l'OTAN, ni l'UE ne savent comment appréhender ce genre de menaces transsectorielles.
La Commission Européenne, son dernier obstacle, c'est l'intergouvernementalité des questions de défense. C'est prévu par les traités : l'objectif de l’UE conduit à une défense commune. Un jour ou l'autre, l'Union Européenne aura, je pense, la compétence de sa défense territoriale.
Confronted with the military escalation in the Middle East and Washington's strategic decoupling, the European Union finds itself at a critical turning point. In this interview with PromethEUs, Lieutenant Commander Guillaume Bucherer, desk officer at the Joint Staff of the Armed Forces (Military International Relations Division - EU Bureau), analyzes the internal fault lines among the 27, the realistic risks of the conflict expanding, and the urgent need for Europe to break free from its dependencies to build its own industrial and military sovereignty.
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