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ANALYSE 17 December 2025
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Par Emmanuel Gerbault
9 min de lecture

L’UE a-t-elle les moyens de se défendre seule ?

Sécurité / Défense safe european-army nato

Alors que le programme SAFE mobilise 150 milliards d’euros pour le réarmement européen, la question de l’autonomie stratégique de l’Union se fait plus pressante. Depuis le sommet de Versailles de 2022, les Vingt-Sept affichent leur volonté de "prendre leur destin en main" face aux incertitudes américaines et aux menaces russes.

➡️ Capacités militaires, dissuasion nucléaire, coopération avec l’OTAN, souveraineté industrielle et énergétique, missions de la PSDC : notre nouvel article analyse, dans le détail, les conditions dans lesquelles l’Europe pourrait, ou non, se défendre seule.

🔍 Nous vous proposons une première étape de réflexion à travers une synthèse structurée, fondée sur les textes européens et une vision géopolitique à la fois stratégique et opérationnelle.

🧠 À lire pour comprendre les enjeux profonds d’une Europe qui veut dépassé son cadre économique pour devenir une puissance.

Sommaire

 

Les capacités de Défense de l'Union Européenne à l'Ère du Programme SAFE (Security Action for Europe)

Face aux crises géopolitiques et au lancement du programme SAFE (Security Action for Europe), la question de l’autonomie de défense de l’Union européenne (UE) se pose avec acuité. L’invasion de l’Ukraine par la Russie en 2022 a servi de catalyseur, poussant les Européens à renforcer massivement leurs capacités militaires et leur industrie de défense.

En mars 2022, au sommet de Versailles, les dirigeants des Vingt-Sept ont affiché leur volonté « d'assumer une plus grande responsabilité » pour la sécurité de l’Europe tout en reconnaissant que la coopération avec l’OTAN reste fondamentale. Depuis, les dépenses de défense européennes ont bondi : de 200 milliards d’euros en 2021 à 320 milliards en 2024, soit un effort qui rivalise désormais avec le budget militaire russe.

La majorité des pays de l’UE atteignent ou dépassent désormais l’objectif de 2 % du PIB consacré à la défense fixé par l'OTAN. Mais cette dynamique suffit-elle à permettre à l’Europe de se défendre seule, sans l’appui des États-Unis ?

Cet article vous propose une analyse structurée de cette problématique, en abordant les conditions d’une défense européenne autonome en s’appuyant sur une perspective à la fois macro (stratégique, diplomatique) et micro (industrielle, politique).


1/6 - Vers une défense européenne sans les États-Unis ?

Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’Europe s’est reposée sur le parapluie américain via l’OTAN pour assurer sa défense. Cependant, la notion d’« autonomie stratégique » européenne a gagné en importance ces dernières années, surtout à la lumière des incertitudes transatlantiques durant la présidence Trump et de la menace russe.

Pour que l’UE puisse se passer du soutien militaire des États-Unis, plusieurs conditions sont nécessaires. D’abord, une capacité militaire crédible: sur ce plan, les chiffres récents sont encourageants. L’ensemble des budgets de défense des pays de l’UE atteint désormais 320 milliards € par an, ce qui, même en parité de pouvoir d’achat, est du même ordre de grandeur que l’effort russe, d’autant que la Russie dépend elle-même d’importations (Iran, Corée du Nord, Chine) pour ses armements. En d’autres termes, l’Europe a déjà aujourd’hui le potentiel de dissuader militairement la Russie de l’attaque. Les lacunes capacitaires (par exemple en défense aérienne et antimissile) demeurent réelles, mais elles sont en voie d’être comblées grâce à l’augmentation des dépenses et à des projets communs.


Une législation européenne sur la défense commune

En 2024, pour la première fois de l’histoire, la majorité des pays de l’UE ont consacré plus de 2 % de leur PIB à la défense, se conformant ainsi aux engagements de l’OTAN. Cette montée en puissance budgétaire s’accompagne du lancement en 2025 d’un plan massif de 800 milliards d’euros pour « réarmer l’Europe », incluant le fonds commun SAFE de 150 milliards € destiné aux achats conjoints d’armements.

Ensuite, une volonté politique unie est indispensable. L’article 42 du Traité sur l’Union européenne (introduit par le Traité de Lisbonne) prévoit la définition progressive d’une politique de défense commune et même la possibilité d’une défense collective de l’Union une fois que le Conseil européen en décidera à l’unanimité. Ce même article insiste toutefois sur la compatibilité de l’UE avec l’OTAN, « fondement de la défense collective » pour les pays qui en sont membres. Autrement dit, juridiquement et stratégiquement, l’UE n’a pas vocation à remplacer l’OTAN, mais à pouvoir agir de manière autonome lorsque nécessaire.

Cette autonomie passe par des mécanismes comme la coopération structurée permanente (CSP/PESCO), à laquelle participent 26 États membres, visant à harmoniser leurs capacités et accroître leurs investissements en défense. En parallèle, l’article 42.7 du Traité sur l'UE (TUE)instaure une clause de défense mutuelle purement européenne: si un État membre est agressé sur son sol, les autres ont obligation de lui porter aide et assistance par tous les moyens en leur pouvoir.

🛡️Article 42.7 (TUE) : Au cas où un État membre serait l'objet d'une agression armée sur son territoire, les autres États membres lui doivent aide et assistance par tous les moyens en leur pouvoir, conformément à l'article 51 de la charte des Nations unies. Cela n'affecte pas le caractère spécifique de la politique de sécurité et de défense de certains États membres.

Cette clause a été invoquée une seule fois (par la France après les attentats de 2015), démontrant que les Européens reconnaissent entre eux un devoir de solidarité militaire, même si dans les faits l’OTAN demeure le garant ultime du continent.

Un autre facteur de séparation d’avec les États-Unis réside dans la prise de contrôle européenne des structures de l’OTAN. Contrairement à une idée reçue, l’Alliance atlantique pourrait fonctionner sans les Américains sur le plan organisationnel : Washington ne finance qu’environ 16 % du budget de l’OTAN(soit ~450 M€ sur 2,85 Md€), une part que les Alliés européens pourraient tout à fait assumer pour faire vivre l’Alliance en leur faveur.


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D’aucuns soulignent même que l’Europe, forte de plus de 1,5 million de soldats sous les drapeaux cumulés, surpasse la Russie en effectifs et dispose de technologies de pointe comparables aux États-Unis dans certains domaines. Néanmoins, la dépendance en matière de moyens clés (renseignements, logistique de projection, ravitaillement en vol, commandement intégré) reste un écueil majeur. L’intervention de l’OTAN en Libye (2011) avait illustré le manque de capacités de soutien des Européens en cas d'absence de l’appui américain. C’est précisément pour pallier ces manques que l’UE a adopté la Boussole stratégique en 2022, un document doctrinal fixant une feuille de route concrète d’ici 2030 pour renforcer la capacité d’agir de l’Europe, par exemple en se dotant d’une force de déploiement rapide de 5 000 hommes.

 


 

En définitive, l’UE pourra se défendre seule uniquement si elle continue à monter en puissance sur les plans militaire, technologique et politique. Le contexte actuel semble pousser en ce sens : le « pivot » américain vers l’Indo-Pacifique et les doutes sur l’engagement futur de Washington incitent les Européens à prendre leur destin en main. Ainsi, en mars 2025, face à une médiation américano-russe jugée insatisfaisante dans le conflit ukrainien, une vingtaine de dirigeants européens se sont réunis (avec le Royaume-Uni) pour définir une initiative commune de cessez-le-feu. Le Premier ministre britannique lui-même, Keir Starmer, a évoqué la formation d’une « coalition de pays volontaires » prêts à intensifier leur effort de défense et de sanctions contre la Russie.

Ces évolutions témoignent d’une prise de conscience: l’Europe doit être capable d’agir militairement par ses propres moyens si nécessaire. Pour autant, il serait prématuré d’enterrer l’alliance transatlantique. Dans le meilleur des cas, l’UE obtiendra les moyens de sa défense autonome tout en conservant les États-Unis comme allié et multiplicateur de force, ce qui renforcerait doublement la sécurité du continent.

Références

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